Regard

Par-ci par-là, anthropologues, virologues ou ethnologues émettent l’hypothèse que la déforestation massive de notre forêt primitive serait une des causes principales de la « sortie » de monstres biologiques, du type covid-19, et que ce n’est pas fini. Je n’ai pas l’expertise pour juger ou jauger de la véracité de ces propos. Ils sont surtout pour moi l’occasion de me replonger dans la place de l’arbre, de la forêt dans la création artistique et notre relation avec cette nature en ces temps de confinement/déconfinement.

Notre lien avec la nature ?

Il est aisé de remarquer que le besoin de nature, vital, indispensable s’est bien fait ressentir ces temps derniers. Ce manque « naturel », intrinsèque à notre espèce (si l’on conçoit que nous sommes un élément de cette nature) et notre relation à l’arbre sont pourtant depuis toujours exprimés dans la création artistique. L’expo « Pompéi », au Grand-Palais que l’on rêve tous de découvrir, révèle déjà la place prépondérante de l’arbre dans les jardins antiques et les peintures murales des villas romaines (pour mieux certes la domestiquer). L’arbre est également au cœur de l’exposition « La Lutte Yanomami » de Claudia Andujar à la Fondation Cartier pour l’art contemporain en soulevant les dangers de la disparition de la forêt primitive et de son peuple associé, les Yanomami. À travers une 100e de clichés, l’artiste propose ainsi un voyage sonore immersif au cœur de la forêt équatoriale amazonienne pour mieux en révéler sa disparition programmée si rien n’est fait.

Les images qui circulent sur Internet et les JT d’un « Paris vide » font ressurgir le souvenir d’une autre exposition magnifique, mais troublante, de Nicolas Moulin, intitulée Vider Paris, au musée d’Art moderne de Paris en 2010. L’installation dans le sous-sol du musée invitait le spectateur à découvrir des 100e de photos de Paris déshumanisée, morte, projetées sur un écran. « Pour Vider Paris, j’ai travaillé sur Photoshop, de manière rationnelle, comme si j’étais un employé des travaux publics, j’ai ôté toute trace de vie. C’est une fiction sans narration » explique l’artiste. Ces images d’une ville fantomatique, vidée de ses habitants avec toutes les entrées d’immeubles murées par des dalles de béton interrogent bien évidement la place de la nature dans les mégalopoles et plus largement notre relation à cette nature.

L’artiste américaine Rachel Rose, exposée à la Fondation Lafayette Anticipations, juste avant le confinement, aborde dans certaines œuvres, un lien perdu avec la nature et les animaux, au même titre que les œuvres d’une autre grande artiste américaine Kiki Smith, exposée cet hiver au 11 Conti – Hôtel de la Monnaie. Et elles ne sont pas les seules.

Dans sa demeure normande, près de Bayeux, l’artiste américain David Hockney, représenté par la Galerie Lelong à Paris, proclame : « comme des idiots, nous avons perdu notre lien à la nature ». Mais avec une note d’espoir, il nous explique aussi que la nature suit son cours. Qu’au printemps, elle s’éveille, à l’image de son œuvre inspirée, peinte sur place, « Rappelez-vous qu’ils ne peuvent annuler le printemps », représentant quatre jonquilles de couleurs vives.

Résilience ou permanence ?

Cette philosophie positive autour de l’idée que la nature reprend toujours ses droits fait également remonter à ma mémoire les images post-apocalypse de l’artiste Chris Morin-Eitner, représentée par la Galerie W, qui pour le coup donne une vision beaucoup plus poétique de Paris que celle de Nicolas Moulin.

Lors de son exposition « Make Our Planet Green Again » à l’Alternatif, espace culturel à La Défense en 2017, il présente une série d’œuvres plongée dans un univers post-humanité et constituée de vingt-cinq photomontages d’images de villes tropicalisées où la faune et la flore ont repris leurs droits. Il y convoque aussi bien les références à Douanier Rousseau, au jardin de Claude Monet à Giverny, aux sculptures animales d’Ai Weiwei, ainsi qu’à certains films ou lectures comme La planète des singes ou L’origine des espèces de Charles Darwin.

Mais l’artiste dont l’œuvre m’a plus impressionnée ces dernières années sur le thème de l’arbre, c’est l’artiste brésilien Henrique Oliviera qui en 2013 réalisa une installation spectaculaire au Palais de Tokyo. Réalisée en juin 2013 à la suite d’une résidence dans le cadre de SAM Art Projects, « Baitogogo » est une espèce hybride, mi-arbre, mi-architecture, construite de morceaux de bois de « Tapumes », ramassés dans les chantiers de São Paolo. A l’image des troncs décharnés et des courbes voluptueuses de forêts, cette piège gigantesque organique interroge nécessairement notre relation à la forêt amazonienne, tout comme à l’inverse son pendant architecturé avec la ville tentaculaire de São Paolo ou les constructions quasi organiques des favelas.

En 2013, le tout nouveau Théâtre des sablons a inauguré son espace d’exposition par une exposition ambitieuse sur le thème de l’arbre. Le titre de l’exposition « L’Arbre qui ne meurt jamais ! » empruntait à l’arbre indien Moringa oleifera, sa terminologie botanique tropicale – il possède des qualités nutritionnelles exceptionnelles qui lui donnent son immortalité –, et s’appuyait sur cette définition pour imaginer un concept autour du phénomène de résilience propre à cet élément. A l’heure de la déforestation massive, cette exposition au « casting artistique » époustouflant se nourrissait de l’idée de résilience de l’arbre et explorait la permanence de sa représentation artistique dans la création artistique.

Scénographiée par Sylvain Roca, elle proposait un voyage dans une forêt – imaginaire - d’œuvres réalisées par une quarantaine d’artistes, pour certains mondialement reconnus et pour d’autres émergents sur la scène artistique internationale, venant de cultures et d’horizons divers. Le parti international était surtout une manière d’explorer les différentes dimensions culturelles de l’arbre selon les continents. L’artiste, selon qu’il est originaire d’Asie, d’Afrique ou d’Occident, n’a pas la même vision de l’arbre au regard de sa propre culture. De David Nash, Pierre Alechinsky, Roland Cognet, Cécile Beau à Samuel Rousseau, Rodney Graham, Pascal Convert, Jean-Claude Ruggirello, Erik Samakh, Susumu Shingu en passant par Jaume Plensa, Bae Bien-U, Jephan de Villiers, Laurent Pernot, Giuseppe Penone, Martial Raysse, Tadashi Kawamata et Javiez Pérez, les visiteurs ont pu appréhendé au fil du parcours la diversité de représentations et de points de vue de ce thème universel. D’abord objet in situ, puis objet d’art visuel, il exprime aussi les fluctuations les plus subtiles de nos rapports à la nature. L’objectif était aussi de questionner l’expérience que nous ressentons dans notre relation avec l’arbre et, en fin de compte, d’interroger plus fondamentalement notre rapport au monde et à l’espace. Cette exposition aurait pu avoir lieu aujourd’hui, tellement rien ne semble avoir changé…

L’expression de ce lien perdu avec la nature passe ainsi très souvent et symboliquement par la figure tutélaire de l’arbre. Certains artistes en font un sujet de prédilection, d’autres des coups de gueule, des moments de ressourcement. David Hockney, à nouveau, dans une lettre adressée le 15 avril 2020, à son amie Ruth Mackenzie, directrice artistique du Châtelet, raconte : « nous sommes revenus en Normandie le 2 mars dernier, et j’ai commencé à dessiner des arbres décharnés sur mon iPad. […] J’ai continué à dessiner ces arbres, desquels jaillissent désormais chaque jour un peu plus de bourgeons et de fleurs ». La nature poursuit son cours. Les arbres reprennent vie…

Plus que jamais l’arbre est et reste la figure centrale de la vie des hommes et de celle de l’art. Il est temps d’écouter les artistes !

👉 Retrouvez les expositions de Rachel Rose, de Claudia Andujar et de L’Arbre qui ne meurt jamais ! (section « flashback contre le covid-19) ou directement sur notre 📲 : www.pablo-app.com/get-the-app

Nicolas Moulin, Vider Paris, 2010 © Galerie Valentin, Paris; Rachel Rose, extrait de “Lake Valley”, 2016. Courtesy of the artist, Pilar Corrias Gallery, London and Gavin Brown’s enterprise, New York/Rome; David Hockney, Do remember they can’t cancel the spring © David Hockney, Courtesy galerie Lelong, Paris; Chris-Morin-Eitner, Paris, Make Our Planet Great Again, 2017 © Chris-Morin-Eitner, Galerie W-Paris; Henrique Oliviera, Baitogogo, Palais de Tokyo, 2013, © Galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois, Paris; Jaume Plensa, Heart of the trees, 2013 © Courtesy de l’artiste; David Hockney, “No. 153” - 5th April 2020* - iPad drawing © David Hockney;